Ma petite pensée du jour - N*7 : l’africain et le progrès. Par Jean Bonin
Ma petite pensée du jour - N*7 : l’africain et le progrès.
Nous aimons souvent opposer les civilisations sur des critères culturels, historiques ou même moraux. Pourtant, il existe un critère beaucoup plus décisif, plus silencieux, mais infiniment plus déterminant : la capacité d’une civilisation à transformer ses habitudes quotidiennes en solutions techniques.
Les Occidentaux mangent des frites. Ils n’ont pas sacralisé l’effort inutile. Ils ont conçu la friteuse. Puis la friteuse industrielle. Puis la chaîne automatisée d’épluchage, de découpe, de cuisson et de conditionnement. Résultat : une simple pomme de terre a généré des machines, des brevets, des industries, des emplois, des exportations, des multinationales.
Nous, Africains, mangeons du foutou d’igname. Mais nous pilons toujours à la main. Nous épluchons à la main. Nous cultivons à la main. Nous découpons à la main. Et, fait plus grave encore, nous avons fini par considérer cette pénibilité comme une identité culturelle, voire comme une fatalité.
Ce n’est pas l’igname qui pose problème. Ce n’est pas le foutou. Ce n’est pas la tradition. Le vrai problème, c’est l’absence de passage de la tradition à l’ingénierie.
Les Asiatiques mangent du riz : ils ont inventé les décortiqueuses, les cuiseurs automatiques, les moissonneuses intelligentes.
Les Européens boivent du lait : ils ont bâti toute une industrie de transformation, de conservation, de standardisation.
Les Américains consomment du maïs : ils en ont fait de l’énergie, des polymères, des aliments transformés, des biocarburants.
À chaque fois, le schéma est le même : un usage quotidien, une question technique, une solution scientifique et une industrie. En Afrique, nous nous arrêtons trop souvent à la première étape.
Or, une civilisation qui ne transforme pas ses besoins en problèmes scientifiques à résoudre est condamnée à rester consommatrice des solutions des autres. Elle exporte ses matières premières, importe les machines, puis importe même les produits finis issus de ses propres ressources.
Ce n’est pas un hasard si nous importons :
- des machines agricoles pour cultiver nos sols,
- des équipements alimentaires pour transformer nos produits,
- des technologies médicales pour soigner nos maladies,
- des logiciels pour gérer nos administrations.
Cela révèle une chose simple mais brutale : nous consommons plus de science que nous n’en produisons.
Investir massivement dans la recherche et le développement (R&D) n’est donc pas un luxe, ni un slogan politique. C’est une question de survie civilisationnelle. Sans R&D :
- il n’y a pas d’industrialisation endogène ;
- il n’y a pas de montée en gamme économique ;
Il il n’y a pas de souveraineté réelle.
Tant que l’Afrique n’aura pas des ingénieurs qui réinventent ses pratiques agricoles, des chercheurs qui industrialisent ses habitudes alimentaires et des laboratoires qui transforment ses contraintes en innovations, elle restera enfermée dans le rôle du marché final des autres civilisations.
Le jour où nous poserons enfin cette question simple « comment rendre nos pratiques plus efficaces, moins pénibles, plus productives ? », ce jour-là, l’Afrique cessera de célébrer la force des bras et commencera à valoriser la puissance de l’intelligence appliquée.
L’histoire est implacable ; les civilisations qui dominent ne sont pas celles qui travaillent le plus dur, mais celles qui travaillent le plus intelligemment.
Et cela commence toujours par un investissement massif, méthodique et assumé dans la recherche, la science et la technologie.
Jean Bonin
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